Parcoursup, ou comment rater son "expérience utilisateur" avec un bon produit

Parcoursup, c'est le nouveau système d'orientation dans l'enseignement supérieur que tous les futurs bacheliers viennent d'expérimenter. Pour 2 utilisateurs sur 3, le calvaire n'est pas encore terminé, soit parce qu'ils espèrent encore avoir une meilleure affectation, soit, dans le pire des cas, parce qu'ils n'ont encore obtenu aucune place pour l'année prochaine.

Sur le papier, Parcoursup est pourtant un bon système, bien meilleur que "Admission Post-Bac", son prédécesseur. Alors pourquoi génère-t-il autant de colère et de désarroi ?

Quelques minutes sur twitter suffisent à comprendre l'ampleur de l'échec. Le nouvel outil d'orientation est devenu le #ParcoursSupercherie. Certains ont dépassé le stade de la grogne et commencent à bloquer des lycées...

Quand on prend le recul nécessaire pour comparer le système actuel et le précédent, cette catastrophe est, au premier abord, très surprenante.
Malgré le grand nombre de bacheliers supplémentaires (environ 28000) dus au "baby-boom" de l'an 2000, moins de candidats ont formulé un vœu pour entrer, ou se réorienter, dans l'enseignement supérieur. L'an dernier, le chiffre de 853262 candidats avait été annoncé pour APB. Cette année, ils ont été 812055 à formuler au moins un vœu sur Parcoursup.
Il y a, par ailleurs, 100000 places vacantes dans l'enseignement supérieur. Il n'y a donc pas de problème de place dans l'absolu mais un problème d'adéquation de l'offre avec la demande.

Il est aujourd'hui facile de critiquer Parcoursup, mais combien se sont penchés sur ce qu'était APB et sur ce qui a été amélioré ?
APB était pensé pour maximiser le remplissage. Pour toutes les formations dites "non-sélectives", le critère de remplissage était relativement simple[1] : les candidats ayant trié leurs vœux, ceux qui ont classé la formation en vœu 1 sont pris les premiers, suivis par ceux qui l'ont mise en vœu 2 (s'ils n'ont pas eu leur premier vœu par ailleurs) et ainsi de suite jusqu'à ce que le nombre de places disponibles soit atteint.
Parmi ces filières non-sélectives, certaines sont dites "en tension", ce qui signifie que il n'y a pas assez de place pour accepter tous les candidats l'ayant mis en 1er vœu. Dans ce cas là, on faisait un tirage au sort...[2]

Avec Parcoursup, la logique est sensiblement modifiée. Les candidats ne trient plus leurs vœux. Il n'est donc plus possible d'affecter automatiquement les candidats dans les formations.
Les enseignants ont donc dû ordonner les demandes reçues et l'algorithme se retrouve largement simplifié : il se contente de faire des propositions aux candidats les mieux classés et met les autres en liste d'attente. L'énorme avantage, pour tous les candidats et pas seulement les mieux classés, c'est qu'ils vont pouvoir réellement choisir leur formation préférée et ne pas se retrouver automatiquement affectés. L'inconvénient, c'est que ça va prendre plus de temps pour arriver au bout.

Les algorithmes d'affectation dans l'enseignement ne sont pas un problème simple. Si vous avez une grosse heure devant vous, cette excellente présentation en donne un aperçu. Le principal défaut d'APB était que le rang dans lequel on mettait un vœu avait une grosse influence sur le résultat : le candidat naïf qui triait ses vœux sans autre stratégie que sa préférence était désavantagé par rapport à celui qui savait tirer parti de l'algorithme. Parcoursup est un énorme pas vers une meilleure solution.

Mais alors, si Parcoursup est si bien que ça, pourquoi tant de réactions catastrophiques ?
Une explication possible, c'est le marketing. Si les critiques d'un produit prennent le dessus dans les media 6 mois avant la sortie, ce n'est jamais bon. Il n'est d'ailleurs pas utile que ces critiques soient justifiées . "Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose".

La raison principale, c'est probablement l'"expérience utilisateur" des candidats lorsque les premiers résultats sont arrivés. Là où APB arrivait avec du positif "Vous êtes pris dans cette formation. C'est peut être pas votre préférée mais on s'en fiche, c'est quand même génial, non ? Vous allez continuer vos études !", Parcoursup arrive avec du négatif "Vous êtes en liste d'attente à peu près partout". De fait, la plupart des candidats sont, soit déjà admis dans leur formation préférée, soit encore en liste d'attente pour celle-ci. Seuls 3% des candidats se sont vus refuser tous leurs vœux car ils ne voulaient que des filières sélectives.

Le problème n'est donc pas le résultat final des affectations - il sera inévitablement au moins aussi bon que celui d'APB - mais la perception de ce résultat alors que la procédure n'en est qu'à ses débuts. Entre la peur de l'inconnu et la difficulté à se projeter dans l'avenir, les informations en apparence bonnes sont préférables à celles en apparence mauvaise.
Parcoursup doit et peut s'améliorer sur ces points. Les mauvaises nouvelles doivent être masquées. On peut facilement imaginer quelques pistes :[3]

  • demander a priori à chaque candidat quel serait son choix définitif dans les cas où il n'aurait que 2 réponses positives et ce pour tous les couples de vœux effectués par le candidat.
  • la même chose mais dans seulement une 2ème phase, ce qui permettrait de limiter le nombre d'informations à saisir (les réponses négatives seraient d'entrée exclues)
  • la même chose mais au fil de l'eau ce qui limiterait encore plus les informations à saisir. Il faudrait toutefois demander des informations potentiellement inutiles pour noyer le poisson car si on ne demande au candidat que des informations sur les réponses positives, on retombe dans la même logique de peur "si on ne me demande rien sur cette formation c'est que je n'ai aucune chance de l'avoir"
  • on peut aussi mixer les approches : demande a priori + possibilité de changer d'avis en cours de route

Dans tous les cas de figure, il semblerait utile de ne rien divulguer sur les réponses avant la fin des épreuves du bac. Qui a besoin d'en savoir plus avant début juillet ? Les quelques élèves qui ne se soucient pas du bac et se projettent déjà dans l'année suivante peuvent bien attendre 4 ou 5 semaines.

Créer un système logiciel ne s'improvise pas. Ce sont même des métiers à part entière. Malgré toutes ses qualités théoriques, la conception de Parcoursup a oublié ces évidences.
Il ne reste qu'à espérer que le mal n'a pas été fait, que la confiance dans le système restera, et que la mouture 2019 sera bien meilleure[4].

Notes

[1] en fait, c'est un peu plus compliqué mais je schématise...

[2] En théorie, le tirage au sort n'est pas limité au vœu 1 car c'est le moyen pour départager mais, en pratique, les cas sont probablement rares

[3] les spécialistes du domaine auront probablement de bien meilleures idées

[4] À titre personnel, je serai concerné par celle-ci en tant que parent. J'y porterai donc probablement une attention encore plus grande...

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